La douleur et le mouvement sont intimement liés. Lorsque le cerveau conclut qu’il y a une menace envers une partie de notre corps et qu’une action doit être prise, il produira de la douleur et modifiera la façon de bouger pour réduire ou éliminer la menace. Une boiterie à la marche est un exemple évident de modification du mouvement en présence de douleur. Cependant, des changements plus subtils peuvent entraîner des conséquences insidieuses à long terme. Parfois, ces changements demeurent même si la douleur est résorbée. L’équipe du chercheur Paul W. Hodges a réalisé un travail colossal pour produire un modèle d’adaptation du mouvement en présence de douleur.[1] Je vous présente les principes généraux découlant de ce modèle, ainsi que divers résultats obtenus par d’autres groupes de recherche.

Redistribution de l’activité musculaire à l’intérieur d’un muscle et entre les muscles

À l’intérieur même d’un muscle, il est possible d’observer une diminution ou un arrêt complet de l’activité électrique des unités motrices responsables des fibres musculaires douloureuses au niveau du genou. Cette diminution est compensée par une augmentation des unités motrices voisines pour maintenir la force.[2] Dans un système plus complexe où il existe de nombreux muscles ayant des actions similaires telles que la région du tronc (muscles abdominaux et lombopelviens), on observe une redistribution de l’activité musculaire entre les différents muscles pour maintenir la force.[3] Généralement, les muscles profonds tendent à réduire leur activité, alors que celle des muscles superficiels augmente.[4] Toutefois, ces changements se font à un certain coût, ce qui nous amène au prochain principe d’adaptation.

Changement du comportement mécanique

Les changements d’activités musculaires permettent de réduire la douleur à court terme. Malgré tout, ces changements modifient également la mécanique du mouvement. Par exemple, même si la redistribution de l’activité musculaire permet de conserver une force égale dans les muscles du genou, elle entraîne un changement de la direction de la force, ainsi qu’une diminution du nombre de directions possibles de cette force.[5] Au niveau lombaire, la distribution d’activité amène une augmentation globale de la rigidité du tronc, et donc une perte de mobilité de cette région lors des mouvements.[6] Une trop grande rigidité limite les options de mouvements (↓ de la variabilité motrice).

Protection contre la douleur ou la blessure

À court terme, les changements mécaniques diminuent le stress sur les tissus douloureux, mais il existe des conséquences potentielles à long terme pour les autres tissus qui doivent augmenter le stress qu’ils subissent afin de compenser la diminution du stress sur le tissu douloureux. Lors d’un squat, par exemple, une douleur au genou gauche est compensée par l’augmentation de la charge sur la jambe droite.[7] Lorsque les solutions sont moins évidentes (mouvements sur une jambe, par exemple), la douleur réelle ou anticipée lors d’un mouvement accentue le recrutement des muscles qui sont normalement utilisés pour accomplir des tâches plus exigeantes.[8] Normalement, le mouvement produit lors des tâches de faible intensité est produit par des muscles généralement toniques, stabilisateurs et résistants à la fatigue. En présence de douleur réelle ou anticipée, nous observons une augmentation de l’activité des muscles mobilisateurs, peu résistants à la fatigue. Cela entraîne une surcharge articulaire au-delà des besoins du mouvement.

Différence de recrutement des muscles synergistes en absence et en présence de douleur

recrutement musculaire et douleur

Changements à de multiples niveaux du système nerveux

La douleur, surtout lorsqu’elle persiste plusieurs mois, entraîne des modifications au niveau du système nerveux dans différentes parties du cerveau, du tronc cérébral, de la moelle épinière et des nerfs sensitifs. Consultez l’article que j’ai publié précédemment pour obtenir davantage de détails. Même en douleur aigüe, nous observons une diminution de l’excitabilité du cortex moteur pour le muscle transverse de l’abdomen (profond) et une augmentation de l’excitabilité des muscles obliques externes et érecteurs du rachis (superficiels).[9]

Conséquences à long terme, malgré les bénéfices à court terme

Tous ces changements observés permettent, à court terme, de diminuer la charge et le stress sur les structures endommagées ou menacées. Toutefois, l’augmentation de la rigidité du tronc, la diminution de la variabilité motrice et la hausse du travail des muscles mobilisateurs pourraient induire une fatigue ou un stress supplémentaires augmentant le risque de blessure ou de récurrence de douleur tout en diminuant la performance motrice. Par exemple, il est possible de prédire les chances de souffrir d’une récurrence de maux de dos en mesurant le délai d’activation des muscles du tronc où chaque augmentation d’une milliseconde augmente les chances de récidive de 3%.[10] De plus, un muscle responsable de la stabilisation segmentaire dans la région lombaire, le multifide, est souvent difficile à contracter en présence de lombalgie chronique.[11] Un autre exemple de stratégie à court terme ayant des conséquences potentielles à long terme est celui de la douleur au genou. En présence de douleur au genou, nous observons une augmentation de la co-contraction des vastes interne et externe. Cela augmente la force de compression au genou, principalement sur la partie interne. Or, la durée de cette co-contraction lors du cycle de marche est associée à la perte de cartilage entre le fémur et la partie interne du tibia.[12]

En lien avec la douleur persistante, on observe un écart entre la douleur et les adaptations motrices. La réponse motrice peut être amplifiée par rapport aux besoins ou persister plus longtemps que nécessaire ou tout simplement être inappropriée. Ces adaptations peuvent surcharger les tissus et contribuer à la persistance ou la récurrence des symptômes.

Conclusion

Avant de conclure officiellement cet article, voici un bref rappel des changements observés au niveau du mouvement lorsque nous sommes confrontés à la douleur :

  • Une ↓ de l’activité musculaire des unités motrices des fibres musculaires douloureuses.
  • Une ↑ de l’activité musculaire des unités motrices voisines (dans un même muscle et les autres muscles ayant des fonctions similaires).
  • Un délai d’activation et/ou une ↓ de l’activité et/ou une atrophie des muscles profonds ayant une fonction principale de stabilisation.
  • Une ↑ de l’activité des muscles mobilisateurs superficiels utilisés pour des tâches plus exigeantes.
  • Une ↑ de la rigidité, donc une ↑ des forces de compression et une ↓ de la variabilité motrice.
  • Si la réponse est maintenue plus longtemps que nécessaire ou trop forte, elle peut augmenter le risque de blessure ou la récurrence des symptômes douloureux.

Comme vous le savez, la douleur est la principale raison de consultation dans le domaine de la santé. Puisqu’elle modifie le mouvement, il est donc crucial d’évaluer la relation entre les deux. Dans les cas de douleurs aigües, nous devons évaluer si la réponse motrice est nécessaire ou excessive pour éviter qu’elle se reproduise. Pour les cas de douleur chronique, il est essentiel de déterminer si la réponse motrice contribue à la persistance ou la récurrence des symptômes. L’évaluation de la qualité du mouvement doit être en mesure de faire ressortir les stratégies de compensation motrice. Une fois les compensations observées, il est possible d’identifier les adaptations neuromusculaires et les facteurs limitant le mouvement optimal. Ensuite, il est possible d’individualiser le plan de traitement et améliorer les performances de ses clients tout en réduisant les symptômes et les risques de récidive.

bouger avec la douleur

Adapté de Moving differently in pain: a new theory to explain the adaptation to pain. (Hodges et al., 2011)

[1] Hodges, Paul W., and Kylie Tucker. “Moving differently in pain: a new theory to explain the adaptation to pain.” Pain 152.3 (2011): S90-S98. http://journals.lww.com/pain/Citation/2011/03001/Moving_differently_in_pain__A_new_theory_to.12.aspx

[2] Tucker, Kylie, et al. “Motor unit recruitment strategies are altered during deep-tissue pain.” The Journal of Neuroscience 29.35 (2009): 10820-10826. http://www.jneurosci.org/content/29/35/10820.short

[3] Hodges, P. W., et al. “New insight into motor adaptation to pain revealed by a combination of modelling and empirical approaches.” European Journal of Pain 17.8 (2013): 1138-1146. http://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/j.1532-2149.2013.00286.x/abstract

[4] Kim, Young Eun, and Hae Won Choi. “Effect of disc degeneration on the muscle recruitment pattern in upright posture: a computational analysis.” Computer methods in biomechanics and biomedical engineering 18.15 (2015): 1622-1631. http://www.tandfonline.com/doi/abs/10.1080/10255842.2014.936858

[5] Tucker, Kylie J., and Paul W. Hodges. “Changes in motor unit recruitment strategy during pain alters force direction.” European Journal of Pain 14.9 (2010): 932-938. http://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1016/j.ejpain.2010.03.006/abstract

[6] Hodges, Paul, et al. “Changes in the mechanical properties of the trunk in low back pain may be associated with recurrence.” Journal of biomechanics 42.1 (2009): 61-66. http://www.jbiomech.com/article/S0021-9290(08)00506-X/abstract

[7] Hug, François, Paul W. Hodges, and Kylie Tucker. “Task dependency of motor adaptations to an acute noxious stimulation.” Journal of neurophysiology 111.11 (2014): 2298-2306. http://jn.physiology.org/content/111/11/2298.abstract

[8] Hodges, Paul W., Henry Tsao, and Kevin Sims. “Gain of postural responses increases in response to real and anticipated pain.” Experimental brain research 233.9 (2015): 2745-2752. http://link.springer.com/article/10.1007/s00221-015-4347-0

[9] Tsao, H., K. J. Tucker, and P. W. Hodges. “Changes in excitability of corticomotor inputs to the trunk muscles during experimentally-induced acute low back pain.” Neuroscience 181 (2011): 127-133. http://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0306452211001746

[10] Cholewicki, Jacek, et al. “Delayed trunk muscle reflex responses increase the risk of low back injuries.” Spine 30.23 (2005): 2614-2620. http://journals.lww.com/spinejournal/Abstract/2005/12010/Delayed_Trunk_Muscle_Reflex_Responses_Increase_the.6.aspx

[11] Wallwork, Tracy L., et al. “The effect of chronic low back pain on size and contraction of the lumbar multifidus muscle.” Manual therapy 14.5 (2009): 496-500. http://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S1356689X08001653

[12] Hodges, Paul W., et al. “Increased duration of co-contraction of medial knee muscles is associated with greater progression of knee osteoarthritis.” Manual Therapy 21 (2016): 151-158. http://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S1356689X15001435